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La Loi d’Airain de l’Oligarchie : pourquoi chaque révolution se dévore elle-même (et comment briser le cycle)
Voici une pensée déprimante pour votre café du matin : chaque organisation dans l’histoire humaine — chaque démocratie, chaque révolution, chaque commune idéaliste, chaque mouvement « pouvoir au peuple » — a fini par être capturée par un petit groupe d’initiés. Pas quelques-unes. Toutes.
Ce n’est pas du cynisme. C’est de la sociologie. Et cela porte un nom : la Loi d’Airain de l’Oligarchie.
En 1911, un sociologue allemand nommé Robert Michels a étudié le Parti social-démocrate allemand — à l’époque, la plus grande, la plus démocratique, la plus explicitement anti-élite organisation politique au monde. Trois millions de membres. Engagé pour l’autonomisation des travailleurs. Obsédé par la démocratie interne.
Sa conclusion ? « Qui dit organisation, dit oligarchie. »
Traduction : dès que vous créez une organisation assez grande pour avoir de l’importance, vous créez les conditions pour qu’une petite élite s’en empare. À chaque fois. Sans exception.
Le mécanisme : comment les démocraties deviennent des oligarchies
Michels ne faisait pas un argument moral. Il décrivait un mécanisme — une sorte de gravité sociale qui tire toutes les grandes organisations vers le règne du petit nombre. Voici comment cela fonctionne :
Étape 1 : L’échelle nécessite la délégation. Vous ne pouvez pas gérer une organisation de trois millions de membres par des assemblées générales. Quelqu’un doit prendre des décisions quotidiennes. Alors vous créez des représentants, des délégués, des comités.
Étape 2 : La délégation crée des spécialistes. Ces délégués développent une expertise. Ils apprennent les procédures, tissent des relations, comprennent les nuances. Ils deviennent bons dans leur travail.
Étape 3 : La spécialisation crée une asymétrie d’information. Les délégués savent désormais des choses que les membres ordinaires ignorent. Ils contrôlent l’ordre du jour. Ils cadrent les choix. Ils déterminent ce sur quoi « les membres » peuvent même voter.
Étape 4 : L’asymétrie d’information crée l’enracinement. Ceux qui possèdent l’expertise deviennent indispensables. Les challengers semblent incompétents en comparaison. Les dirigeants « temporaires » deviennent des figures permanentes.
Étape 5 : L’enracinement devient oligarchie. Le petit nombre gouverne désormais le grand nombre — non par la force, mais par la structure. La révolution s’est dévorée elle-même.
Michels a vu cela arriver à l’organisation la plus démocratique de son époque. Nous l’avons vu arriver à toutes les organisations depuis.
2024 : la Loi d’Airain sous stéroïdes
Si Michels pouvait voir 2024, il demanderait probablement un café plus fort.
Pourquoi c’est pire avec l’IA : Les oligarchies traditionnelles nécessitaient des conspirateurs humains — des personnes qu’on pouvait découvrir, dénoncer ou renverser. Mais que se passe-t-il quand la concentration de pouvoir est automatisée ? Quand les algorithmes peuvent optimiser pour les intérêts de l’élite plus vite que les citoyens ne peuvent s’organiser ? Quand la surveillance rend impossible la planification de la résistance ? Quand les oligarques ne sont même plus des personnes mais des systèmes optimisant pour des métriques qui bénéficient au petit nombre ? La Loi d’Airain devient non seulement une observation sociologique mais une accélération technologique.
Les chiffres sont stupéfiants. Selon le rapport d’Oxfam de janvier 2025, les milliardaires se sont enrichis de 2 000 milliards de dollars rien qu’en 2024 — augmentant leur richesse d’environ 5,7 milliards de dollars par jour. Le 1 % le plus riche possède désormais près de 45 % de toute la richesse. Et pour la première fois dans l’histoire, plus de milliardaires ont été créés par héritage que par entrepreneuriat. Chaque milliardaire de moins de 30 ans a hérité de sa fortune.
Pendant ce temps, le nombre de personnes vivant dans la pauvreté n’a pratiquement pas changé depuis 1990.
Ce n’est pas aléatoire. C’est la Loi d’Airain opérant à l’échelle civilisationnelle.
Aux États-Unis, le lobbying fédéral a atteint un record de 4,4 milliards de dollars en 2024. L’Association nationale des agents immobiliers a dépensé à elle seule 86 millions de dollars. Meta a dépensé 13,6 millions de dollars dans juste la première moitié de l’année. Une étude de Princeton de 2014 a révélé que le lobbying d’intérêts particuliers avait fait basculer la structure politique américaine vers l’oligarchie, où les citoyens moyens ont « peu ou pas d’influence indépendante » sur les politiques.
Les fondateurs ont écrit une constitution. La constitution a créé un gouvernement. Le gouvernement a été capturé par l’argent organisé. Michels hocherait la tête en signe de connaissance.
L’expérience crypto : même loi, nouvelle technologie
« Mais attendez », pourriez-vous dire. « Qu’en est-il de la blockchain ? Qu’en est-il des DAO ? Qu’en est-il de la décentralisation ? »
Adorable.
Des recherches publiées en 2024 ont révélé que dans les DAO majeures comme Compound, Uniswap et ENS, aussi peu que 3 à 5 votants pouvaient influencer la majorité des propositions. Malgré la rhétorique démocratique, les premiers investisseurs, fondateurs et sociétés de capital-risque détiennent la plupart des jetons — et puisque le pouvoir de vote est proportionnel aux jetons détenus, ils détiennent la plupart du pouvoir.
La blockchain n’a pas brisé la Loi d’Airain. Elle l’a juste traduite dans un nouveau langage de programmation.
Le problème n’est pas la technologie. Le problème est que le vote basé sur les jetons reste un vote basé sur la richesse. Le principe « une personne, une voix » a été remplacé par « un dollar, un vote » — et tout le monde s’est montré surpris quand les riches ont gagné.
la solution de la post-pénurie : ingénierie de la décroissance du pouvoir
C’est là que cela devient intéressant.
le cadre de la post-pénurie n’essaie pas d’empêcher l’accumulation de pouvoir. Cela a été essayé. Cela ne fonctionne pas. Au lieu de cela, il accepte la Loi d’Airain comme une force persistante — comme la gravité — et conçoit des systèmes qui rendent l’accumulation structurellement impossible à maintenir.
L’intuition clé : l’oligarchie nécessite une accumulation dans le temps. Coupez l’accumulation, et vous coupez l’oligarchie à la racine.
1. Le Pouvoir Doit Décroître (Axiome IV)
Le cadre constitutionnel des Cinq Lois comprend un principe non négociable : toute influence doit être temporaire et dérivée d’une contribution continue.
En pratique, cela signifie que les Points d’Impact (la monnaie de l’économie de l’Ascension) décroissent d’environ 10 % par an. Vous ne pouvez pas vous asseoir sur une pile d’influence accumulée comme Smaug thésaurisant de l’or. Votre pouvoir expire. Continuellement. Automatiquement.
Ce n’est pas une punition — c’est de la physique. Tout comme les isotopes radioactifs ont des demi-vies, l’influence politique dans le cadre de la post-pénurie a une fonction de décroissance intégrée dans son ADN.
Comparez cela aux systèmes actuels. En 2024, 60 % de la richesse des milliardaires provenait de l’héritage, du pouvoir de monopole ou de sources « de copinage ». Dans le cadre de la post-pénurie, la richesse héritée ne peut mathématiquement pas se composer à travers les générations. La fonction de décroissance garantit que l’influence d’hier s’estompe à moins d’être renouvelée par la contribution d’aujourd’hui.
2. La Garde de la Diversité (Preuve de Diversité)
Michels a identifié l’asymétrie d’information comme un mécanisme clé de capture. La post-pénurie contre avec une transparence radicale — non comme un bonus, mais comme une loi constitutionnelle (Axiome II : La Vérité Doit Être Vue).
Chaque décision affectant l’allocation de ressources doit être observable, compréhensible et traçable sur des registres distribués. Pas de boîtes noires. Pas de « faites-nous confiance, nous sommes des experts ». Pas de thésaurisation d’informations.
Mais la transparence seule ne suffit pas. La Garde de la Diversité ajoute une deuxième couche : les décisions majeures nécessitent un consensus à travers des Communs démonstrativement différents (unités de gouvernance locales). Cela rend la capture statistiquement improbable — vous devriez corrompre non seulement un groupe d’élite, mais plusieurs groupes prouvés comme divers simultanément.
Pensez-y comme nécessitant une authentification multifactorielle pour un changement civilisationnel. Une faction capturée ne peut pas outrepasser le système. Les mathématiques ne le permettent pas.
3. Pouvoir fédéré (la MOSAÏQUE)
Michels a observé que la centralisation permet la capture. La solution : ne pas centraliser.
La MOSAÏQUE (Communautés Modulaires, Autonomes et Interconnectées) distribue la gouvernance à travers des milliers de Communs autonomes. Il n’y a pas de point unique de capture — pas de Pentagone à occuper, pas de banque centrale à influencer, pas de Parlement à lobbyer.
Le modèle fédéral suisse le prouve. Pendant des siècles, la Suisse a maintenu la stabilité à travers des cantons autonomes avec des cultures diverses, unis uniquement par des principes constitutionnels. La post-pénurie étend cela au niveau civilisationnel.
4. Droits de sortie comme responsabilité
Albert Hirschman a identifié deux mécanismes de responsabilité organisationnelle : la Voix (participer et changer les choses) et la Sortie (partir si vous n’aimez pas). La plupart des systèmes actuels n’offrent que la Voix — et la Voix est facilement capturée.
La post-pénurie garantit les deux. La Fondation (ressources essentielles pour une existence digne) est disponible partout, inconditionnellement. Cela signifie que les citoyens peuvent réellement partir d’un Commun avec lequel ils sont en désaccord. Ils ne mourront pas de faim. Ils ne perdront pas l’accès aux soins de santé. Ils peuvent forker la communauté.
Cela crée une pression compétitive. Les Communs qui tendent vers l’oligarchie perdront des résidents. La Loi d’Airain rencontre la Sortie d’Airain.
L’avertissement honnête
Soyons clairs : aucun système ne peut garantir que l’oligarchie n’émergera pas. Michels avait raison que la tendance est structurelle, pas accidentelle. Avec suffisamment de temps et de créativité, un groupe essaiera toujours de capturer le pouvoir qui existe.
Mais il y a une différence entre une maladie qui est inévitable et une qui est incurable.
La post-pénurie ne prétend pas que la Loi d’Airain n’existe pas. Elle ne s’appuie pas sur de bonnes intentions, des dirigeants éclairés ou une ferveur révolutionnaire. Elle construit des fonctions de décroissance dans l’architecture elle-même. Elle rend l’accumulation mathématiquement coûteuse. Elle distribue l’autorité de validation si largement que la capture nécessite une coordination implausible.
L’objectif n’est pas d’éliminer l’ambition humaine de pouvoir. C’est une fantaisie. L’objectif est de rendre l’accumulation et la rétention du pouvoir structurellement difficiles, coûteuses et temporaires.
Aristote l’a compris dans l’Athènes antique. La rotation dans les fonctions n’était pas idéaliste — elle était mécanique. Elle fonctionnait parce qu’elle ne dépendait pas de la vertu.
Vingt-quatre siècles plus tard, nous avons de meilleurs outils. Vérification cryptographique. Transparence algorithmique. Fonctions de décroissance mathématiques. Nous pouvons construire ce qu’Aristote imaginait mais ne pouvait pas mettre en œuvre.
La Loi d’Airain est réelle. Mais le fer rouille.
Références
- Robert Michels, Political Parties: A Sociological Study of the Oligarchical Tendencies of Modern Democracy (1911)
- Oxfam: Billionaire wealth surges by $2 trillion in 2024
- OpenSecrets: Federal lobbying set new record in 2024
- Frontiers: DAO voting mechanism resistant to whale and collusion problems
- ScienceDirect: Analyzing voting power in decentralized governance
- Lawfare: When Leaders Override Term Limits
- UnscarcityBook, Chapter 3: The MOSAIC
- UnscarcityBook, Chapter 10: Geopolitics of Network States
Voir aussi : The Diversity Guard, Power Must Decay (Axiom IV), The EXIT Protocol